Le cadre est politique

Des grandes tours, des barres longues comme le Charles de Gaulle, des jeunes assis en bas qu’on regarde avec un air suspicieux. Dans la rue, on entend des cris, des personnes s’interpellent le sourire aux lèvres. On entend au loin le bruit d’un cross qui fait des tours dans la cité pour passer le temps. Un vieux monsieur sort du bloc et va s’assoir au soleil sur la place. Puis c’est au tour d’un groupe de femmes de sortir de l’immeuble en discutant en langue arabe. Le quotidien d’un quartier populaire comme il en existe des centaines en France.  

Et pourtant, le soir, monsieur et madame tout le monde vont allumer leur télévision.  Dans un quartier d’une autre ville, il y a eu un accrochage entre des jeunes et la police nationale. Un contrôle d’identité dans des conditions obscures qui a mal tourné. A la tombée de la nuit, un groupe de jeunes habitants a décidé de manifester son désaccord.

Et là, d’un coup, les grandes tours sont devenues étouffantes, les incendies de poubelles dissimulent dans la fumée épaisse les barres d’immeubles d’où proviennent divers projectiles. La caméra se tourne vers ce jeune homme, casquette sur la tête et écharpe sur la bouche pour masquer son visage. Il a une pierre à la main et la  jette en face de lui sur la compagnie de CRS présente.

Tout a basculé, le quartier est devenu anxiogène, les  jeunes sont devenus des sauvages. L’image ultra médiatisée va définitivement reléguer ces quartiers à des zones de non droit dans l’inconscient collectif, à des gens pas comme « nous ». Ce « nous », nous ne sommes pas « eux », « eux » ce sont les autres. Cette deuxième France dont l’image barbare est sciemment amenée.

Cependant, ce que le spectateur n’intègre pas comme paramètre dans ce qu’il regarde, c’est que l’image est une construction et une construction humaine. Que ce soit l’image mentale, celle que notre cerveau produit qui anime nos pensées et qui est le fruit de différents facteurs ou encore l’image matérielle créée par un outil de production  (caméra, appareil photo…), celle-ci reste un choix de retranscription d’un cadre, d’un champ de vision et/ou d’une perception du réel à un moment donné.

Cette notion de cadre est essentielle dans le processus de division des classes sociales. Prenons ce jeune entrain de jeter un caillou. Le cameraman nous offre comme champ de vision ce gamin manifestant sa colère dans une mise en scène guerrière (obscurité, fumée, visage masqué…).   C’est le seul cadre que verra le téléspectateur et qui viendra s’immiscer dans son cerveau. Plus précisément dans la zone cérébrale qui gère les émotions. La violence de l’image va enclencher ce que Philippe Meirieu a appelé le processus de sidération. Plus de distance réflexive pour le spectateur qui ne fait plus qu’un avec l’image qu’il regarde. Il n’y a pas de réflexion mais une réaction émotionnelle sur cette vision d’un jeune voyou défiant l’autorité.

Et pourtant quid du hors champ ? Cadrer ce jeune, ce n’est pas cadrer le reste. Afficher cette image au JT, ce n’est pas afficher ce qui se passait à coté, ce n’est pas afficher les images de ce qui a déclenché le mouvement de colère et de contestation. Ce n’est pas filmer la discrimination que rencontrent ces jeunes dans tous les pans de la société. Ce n’est pas filmer les conditions de vie exécrables dans certains HLM, les relations difficiles avec les bailleurs, le rapport viriliste construit entre les jeunes et la police, l’humiliation médiatique quotidienne d’une religion très présente dans ces quartiers, la glorification du colonialisme et ses conséquences actuelles, le renvoi constant à l’origine réelle ou supposée de ces jeunes, l’opportunisme politique local, la dérive de certains acteurs associatifs qui maintiennent le système en place, le taux de chômage explosifs, le délit de faciès, les contrôles d’identité abusifs, les clients qui profitent de la misère et du trafic de drogue et qui viennent des quatre coins de la ville, les déserts médicaux, le départ des services publics…

L’image n’est donc pas la vérité, la seule, l’unique. Elle reflète le point de vue d’une personne qui a choisi de rentrer dans son cadre une action dans un espace temps donné. La complexité d’une situation sociale ne pourra jamais être retranscrite par l’image car les interactions multiples entre les différents éléments nécessiteraient une réflexion et une création visuelle pour chacune d’elle. Et même si le sujet était traité d’une manière approfondie, il ne resterait que le point de vue d’un réalisateur.

L’image restera un outil et jamais une fin en soi. Elle est donc à manipuler avec précaution…

Chameau Majestueux

Association Les Bobines Sauvages, 6 Allée André Maginot, 31100 Toulouse